Dans la main du Diable

un roman de Anne-Marie Garat

Pour la première chronique de ce nouveau blog, j’ai décidé de chroniquer un roman qui n’est pas un roman de l’imaginaire.

Le titre est trompeur mais l’auteure et l’éditeur ne laissent aucun doute, il s’agit bien de littérature blanche.

Un jour il faudra que je vous raconte comment je choisissais mes livres dans les années 2000. Car ce roman publié chez Actes Sud puis en format poche chez Babel figure sur ma liste de lecture depuis 2006! Et je l’avais inscrit en pensant sérieusement que ce récit était du genre fantastique. Jeunesse que j’étais!

Dans la main du diable est le premier roman d’Anne-Marie Garat que je lis. Ce mastodonte de 1286 pages en format poche est le premier volet d’une trilogie, une saga familiale qui traverse le 20ème siècle. Mais la particularité de cette œuvre est surtout liée à la plume de son auteur.

Le quatrième de couv’

Automne 1913. A Paris et ailleurs – de Budapest à la Birmanie en passant par Venise -, une jeune femme intrépide, Gabrielle Demachy, mène une périlleuse enquête d’amour, munie, pour tout indice, d’un sulfureux cahier hongrois recelant tous les poisons – des secrets de coeur au secret-défense…
Habité par les passions, les complots, le crime, l’espionnage, et par toutes les aventures qu’en ce début du XX’ siècle vivent simultanément la science, le cinéma ou l’industrie, «Dans la main du diable» est une ample et voluptueuse fresque qui inscrit magistralement les destinées sentimentales de ses personnages dans l’histoire d’une société dont la modernité est en train de bouleverser les repères.

L’auscultation

Saga familiale et roman fleuve

Lire Dans la main du diable, c’est se lancer dans une lecture au long cours et débuter une saga familiale qui s’étend à travers le siècle et les différentes générations d’une même famille. Ce premier tome de la trilogie débute en 1913 quand Gabrielle Demachy, jeune fille orpheline d’origine hongroise, a la confirmation que le fiancé qu’elle attend en vain depuis 6 ans est mort en Birmanie.

D’après le colonel Terrier, un homme serait au courant de ce qu’il est advenu de l’amour de jeunesse de Gabrielle. Cet homme s’appelle Pierre Galay. Il est docteur à l’institut Pasteur et est le fils des propriétaires de la fameuse biscuiterie Bertin-Galay. Or il s’avère que les Bertin-Galy cherchent une préceptrice pour Camille, la fille de ce fameux Pierre.

Dans une ambiance d’espionnage et de secret d’état, Gabrielle infiltre la famille Galay et avec l’aide de son amie Dora, elle mène l’enquête afin de lever les nombreux voiles qui entourent la mort de son fiancé.

Le roman va s’étaler sur environ une année et plus de 1200 pages pour la version poche. Nous ferons connaissance avec chacun des membres de la famille Galay, chacun étant l’occasion de brosser ce qu’était la France des années 1900. Avec Sophie, nous rencontrons une jeune femme mariée trop jeune, mère trop souvent et contre son gré, en recherche d’amour et d’émancipation. Avec Blanche, nous avons la mère de famille bourgeoise oisive, possessive qui idolâtre son fils. Avec Daniel, nous entrons dans le monde de la cinématographie et du spectacle. Avec Pierre… Avec Pierre, je ne vous dirai rien, car il est au coeur de nombreuses intrigues. Avec Mathilde Galay, la mère du clan Galay, nous avons une maitresse femme, chef d’entreprise, qui dirige d’une main de fer entreprise et famille.

L’auteure parvient à donner une arche narrative intelligente à chacun des ces personnages et surtout à les clôturer. Aucun fil ne sera laisser en suspens et nul ne sera oublier au cours de ce roman fleuve.

Le deuxième tome (L’enfant des ténèbres) développera la vie de Camille, la fille de Pierre. Le troisième tome (Pense à demain) est situé dans les années 60 et portera sur la fille de Camille.

Des personnages forts en prise avec l’Histoire

J’aurai tendance à penser que la force du récit tient plus à ses personnages qu’à son intrigue. L’intrigue est riche certes, avec de nombreuses thématiques et quelques retours dans le passé, mais elle n’a pas toujours été surprenante. Certains évènements sont prévisibles. D’autant plus prévisibles qu’ils sont bien amenés par Anne-Marie Garat. On devine très vite qui est réellement le monsieur Terrier qui lance Gabrielle sur la piste de Pierre Galay. Comme on se rend compte très vite que Pierre n’est pas l’homme dangereux décrit par Terrier. On devine également bien vite comment la relation entre Pierre et Gabrielle va évoluer. Et bien sur, le récit débutant en 1913, les lecteurs avertis que nous sommes savent que la Première Guerre mondiale est au porte de l’Europe.

Mais ce qui nous tient, ce qui nous accroche au récit, ce qui nous fait reprendre la lecture malgré le style particulier de Anne-Marie Garat, c’est la pulsion de vie de ses personnages. Gabrielle est une obstinée, une battante, qui traverse les évènements en frondeuse et aime pleinement ses proches. Dora, son amie, musicienne et lesbienne, est une jeune femme tout aussi surprenante. Propre sur elle et bien mise mais pleine de gouaille et de talents surprenants.

Les personnages secondaires sont très bien traités et campés et prennent une place énorme dans le récit. Si j’ai trouvé ma lecture longue, avec le recul, je me dis qu’il n’y a rien à retirer car tous servent le récit en une toile de fond dense et forte.

A plusieurs reprises, en lisant Dans la main di diable, j’ai pensé à Jane Eyre de Charlotte Brontë. Je retrouvais Jane en la personne de Gabrielle, Rochester en la personne de Pierre. Le fait qu’une grande partie de l’intrigue se déroule au Mesnil, dans la maison de campagne des Bertin-Galay et le style de l’auteure ont sans doute renforcé cette impression.

L’écriture de Anne-Marie Garat

Qui de nous se souvient d’avoir aperçu, ce jour-là, deux femmes solitaires dans une allée du Luxembourg, indifférentes à la menace d’averse, immobiles parmi les statues?

Pour qui n’a jamais lu un roman d’Anne-Marie Garat, l’écriture peut déstabiliser. Les phrases sont longues avec des tournures de phrases alambiquées. Le vocabulaire est riche parfois un peu suranné ou démodé. Le rythme de la narration s’étire. Les dialogues sont parfois emphatiques mais les personnages de Dans la main du diable ont un certain sens du tragique et du mélodrame.

Le style ample et quelque peu démodé de Ann-Garat s’il ne m’a pas réellement dérangé, m’a quand même surprise. Et j’ai lu sur le site Babelio quelques avis de lecteurs qui avaient été rebutés par ces très parfois trop longues phrases et la longueur du récit.

L’auteur a très certainement fait un gros travail de documentation pour décrire l’atmosphère de la France des années 1910. Tout m’a paru très juste et les descriptions, ainsi que les mentalités des personnages en phase avec leur époque, rendent le récit immersif et crédible. L’érudition d’Anne-Garat est manifeste et on retrouve d’ailleurs dans le texte quelques caméos. J’y ai vu notamment un clin d’œil à Marcel Proust et un à Mort à Venise de Thomas Mann.

Lire Anne-Garat, c’est donc lire une belle plume, très littéraire, très documentée. On a presque l’impression de lire un « classique » d’où mon rapprochement avec Jane Eyre sans doute. C’est une lecture qui prend du temps, qui se digère, presque paragraphe par paragraphe. Il m’a fallu presque deux mois pour venir à bout de ces quelques 1300 pages.

Mon avis en quelques lignes

  • Dans la main du diable est un grand roman. Grand par sa taille et par sa qualité littéraire. Le récit est assez classique en soi, les rebondissements sont bien amenés, certains évènements sont très prévisibles. Le climax est en revanche extraordinaire, plein de souffle et de tensions. Il reste une émotion résiduelle à la fermeture du livre, preuve que l’écrivain a bien su nouer un lien entre son lecteur et ses personnages.
  • Les personnages sont variées, riches, très bien campés et oserai-je le dire finalement attachants.
  • La plume d’Anne-Garat peut dérouter. Je conseillerai ce roman à des lecteurs entrainés et avertis qu’ils se lancent dans une lecture exigeante qui les accompagnera pendant quelques semaines.
  • Dans la main du diable est le premier volume d’une trilogie. Nous savons d’ores et déjà que nous retrouverons certains personnages dans le volume suivant. Pour ma part, à l’heure où j’écris ces lignes, je n’ai pas encore décidé si je me lancerai dans la suite de la généalogie des Bertin-Galay.

La prescription du Dr Fatale

  • Jane Eyre de Charlotte Brontë puisqu’à plusieurs j’ai pensé à ce roman que j’aime beaucoup et qui fait partie de mes ouvrages de références
  • La saga des Cazalet de Jane Elizabeth Howard. Déjà chroniquée sur mon précédent blog, la saga des Cazalet débute en Angleterre à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. On y retrouve une famille vaste et nombreuses sur laquelle plane l’ombre de la guerre. Vous pourrez lire ma chronique sur Etés anglais, le premier volume de la saga des Cazalet ici. J’ai également chroniqué le second volume, A rudes épreuves.
  • Le site internet de l’auteure, pour en savoir plus sur l’œuvre d’Anne-Garat récompensée du Prix Femina et du Prix Renaudot des lycéens en 1992 pour son premier roman Aden.

Je vous souhaite de bonnes lectures et que l’imaginaire soit avec vous!

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